Imaginez une centaine de vampires vivant en communauté dans un ancien hôtel réaménagé en une luxueuse résidence. Cette communauté, j'en faisais partie. Vue comme ça, ma vie avait l'air parfaite. Mais c'était loin d'être le cas...
Il était là, assis en face de moi, à me déballer sa vie. Moi qui trouvais mon existence dénuée d'intérêt...j’avais vraiment de la peine pour lui. Enfin, du moment qu'il ne me posait pas de question, cela me convenait. Après tout, c'était ce que je voulais : en connaître plus sur les humains ; et pour cela la meilleure solution que j'avais trouvée était de les écouter déblatérer pendant des heures. A voir l’énergie qu’ils dépensaient à la chose, parler des moindres détails de sa vie semblait nécessaire pour devenir amis ici. Comme une sorte de test préalable à la vraie relation amicale dans laquelle on faisait des choses telles que rire, s’amuser, passer du bon temps. C’était pour ça que je redoutais fortement le moment où il me demanderait de lui parler de ma famille, de lui dire d’où je venais et de ce que j’envisageais de faire après mes études. Je cherchais dans ma tête le meilleur plan pour me sortir d’ici, mais j’avais peur de faire une gaffe. Je ne devais en aucun cas avoir une attitude qui pouvait laisser penser que je n’étais pas une personne normale. Le problème, c’était que je ne savais absolument pas comment une personne « normale » au sens humain du terme était censée se comporter. J’avais décroché depuis un moment, mais mon esprit revint à la conversation lorsqu’il s’intéressa à moi, ayant probablement épuisé son stock de paroles pour la journée.
- Tu ne manges rien ?
- En fait une amie m’attend, on avait prévu de manger toutes les deux, mentis-je.
Je pensais ainsi avoir trouvé un moyen de mettre fin à la conversation mais il enchaîna :
- Moi, d’habitude le midi je mange avec ma mère en ville.
Pitié.
- Oui car j’ai de la chance avec mon emploi du temps : j’ai toujours deux heures de pause le midi…
Et c’est reparti ! Seul un miracle pouvait me sortir de là.
- Au fait, tu suis plusieurs cursus en même temps ?
Ça y est, il venait de prendre le tournant que je redoutais.
- Qu’est ce qui te faire dire ça ? Demandai-je sur la défensive.
- Et bien je ne te vois que très rarement à la fac d’Economie. De plus un ami qui est en Droit prétend t’avoir vu à quelques uns de ses cours.
- Heu oui…. heu…en réalité je ne suis pas étudiante mais je viens de temps en temps à l’université pour… me cultiver ! lui dis-je avec un sourire forcé qui était censé envoyer le message maintenant, tu la fermes.
Mais le message passa mal puisqu’il renchérit en me demandant ce que je faisais si je n’étais pas étudiante.
Au même moment, mon portable vibra sur la table. Je le saisis et m’empressai d’ouvrir le SMS que James venait de m’envoyer : « Urgence. Retrouve-moi à la voiture ».
Merde, qu’est ce qui a bien pu se passer ?
- Je suis désolée, je vais devoir y aller, lui dis-je en attrapant mon sac et en le balançant sur mon épaule.
- Attend ! Est-ce qu’on va se revoir ?
- Non je ne crois pas. Salut.
D’un pas rapide, je traversai le restaurant universitaire, évitant au passage les nombreux regards qui se posaient sur moi. En arrivant au parking, j’aperçus James appuyé contre le flanc de ma Mini noire, l’air étonnamment décontracté pour une urgence.
- Qu’est ce qu’il se passe ?
- Il se passe que je viens d’accomplir ton miracle.
- Quoi ? Je peux savoir depuis combien de temps tu lis mes pensées ? Ajoutai-je après une seconde de réflexion.
- Un bon quart d’heure.
- James !
- Tu pourrais au moins me remercier, dit-il avec un faux air de super héros.
- Tu sais très bien que je déteste quand tu fais ça, le blâmai-je amicalement.
- Désolé. A l’avenir j’essayerai de m’abstenir. Mais d’un côté ton esprit regorge de pensées secrètes qui mériteraient d’être partagées.
Je le poussai gentiment, ce qui le déstabilisa et son rire se joignit rapidement au mien.
- Alors il était comment ? se reprit-il.
- Ne m’en parle pas, je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi ennuyeux !
- Je t’avais prévenue Kya, les humains ne sont pas intéressants.
- Ça, c’est ton opinion. De toute façon, humain ou vampire, personne n’a d’intérêt pour toi.
Il leva les yeux au ciel puis décida qu’il était temps de mettre un terme à cette conversation :
- Bon, je reprends dans dix minutes alors je vais devoir te laisser. Tu ferais bien d’aller au labo tout de suite, si ton père savait que tu passes du temps ici, il n’apprécierait pas.
- Ne t’inquiète pas pour mon père, je gère. Et arrête de parler comme un adulte, ça ne te va pas.
J’eu droit à un de ses fameux sourires en coin, puis, les mains dans les poches, il se dirigea vers le lycée.
Cinq minutes plus tard, j’arrivais devant le pôle scientifique de l’université. C’était un complexe énorme, le plus grand du campus. Il était composé d’un bâtiment principal qui comprenait des amphithéâtres au rez-de-chaussée, des salles de cours qui s’étendaient sur sept étages, et aux trois derniers niveaux, des laboratoires de chimie et biologie à disposition des étudiants. Un bâtiment entier était dédié aux recherches physiques et technologiques et un autre pour les mathématiques, sans oublier une immense bibliothèque de 2000 m². La petite université publique de Greenville était loin d’être aussi réputée que Yale ou Harvard, mais c’était la fac idéale pour des études scientifiques. De plus elle n’était qu’à quinze kilomètres du centre ville, ce qui permettait à de nombreux étudiants de rentrer chez eux le soir.
Je gravis sans problème les marches jusqu’au 9e étage, et me rendis au laboratoire où Natasha, l’une des nôtres, faisait ses recherches. Elle était comme à son habitude, vêtue de sa blouse blanche, ses cheveux roux attachés en un chignon, et elle était penchée sur un microscope. La voir dans cet accoutrement me faisait sourire, car la vampire que je connaissais n’avait rien d’une fille sérieuse et sage. Bien au contraire, sous son déguisement du parfait petit chimiste se trouvait une jeune femme drôle et joviale, une bonne vivante à l’esprit dévergondé et, surtout, une mangeuse d’homme qui profitait chaque jour de sa beauté éternelle.
- Alors du nouveau ?
- Kya ! Fit-elle surprise.
Cela faisait un peu plus de trois mois que je venais régulièrement lui rendre visite. Natasha était ma meilleure amie et le Conseil me permettait de suivre l’avancement de ses recherches en plus de mon travail. Mais ces virées étaient pour moi un moyen d’échapper à l’endroit où je vivais et non de simples visites de contrôle. De plus, je prenais plaisir à l’écouter me parler de ses dernières découvertes.
- Tu as de la chance, je viens tout juste de terminer mon premier rapport, m’annonça-t-elle avec un sourire fier.
- Ton…premier ? Attend, ça fait 50 ans que tu bosses dans la section scientifique, et j’en ai vu des projets aboutir…
- Avec le reste de l’équipe de recherche, oui. Mais depuis quelques mois je travaille sur un projet personnel.
- Vas-y, raconte ! la pressai-je, impatiente d’en savoir plus.
- Eh bien, en décomposant la lumière blanche et en analysant séparément les ondes électromagnétiques qui la composent, j’ai découvert qu’une seule de ces ondes est dangereuse pour nous : l’ultra-violet.
- Ce n’est pas nouveau, les humains aussi la craignent…
- Oui… leurs fameux « coups de soleil ». Mais vois-tu, leur corps ne réagit pas de la même manière que nous au contact du monde extérieur. Simple exemple : contrairement à nous, ils sont incapables de percevoir les ondes infrarouges, donc de voir la nuit. Leur corps a comme… une sorte de barrière naturelle qui limite grandement l’utilisation de leurs cinq sens.
- Comment expliques-tu ça ? l’interrogeai-je, curieuse.
- Je pense que durant l’évolution les humains se sont contentés d’une partie minime de leurs sens, celle qui leur suffisait pour survire. Laissant des capacités inutilisées, celles-ci se sont dégradées progressivement : ils ont appris à fabriquer des armes et ont perdu leurs facultés de chasseurs, ils vivent le jour alors leur peau s’est adaptée au degré d’ensoleillement de leur habitat, ils ont apprit à maitriser le feu pour s’éclairer dans la nuit : leur vision nocturne a disparu.
- Nous, en revanche, nous avons adopté un mode de vie totalement différent du leur, et avons pleinement développé nos sens...
- Voilà, conclut-elle en me gratifiant d’un sourire. Pendant des millénaires, nous avons vécu tapis dans l’ombre, notre peau à perdue ses mélanocytes, cellules qui fabrique les pigments responsables de la coloration de la peau. Et ce sont ces mêmes pigments qui protègent les cellules du derme des UV. Voilà pourquoi les rayons du soleil nous sont fatals.
- Intéressant… mais ce qui m’interpelle c’est que nous leur ressemblons physiquement alors que nous ne sommes pas de la même espèce.
- Et bien justement, tout me porte à croire qu’humains et vampires ont un ancêtre commun, que nous avons simplement suivit une branche de l’évolution différente de la leur.
Je dus m’asseoir pour encaisser cette dernière révélation. Humains et vampires… nous serions donc les mêmes ? Cela changeait énormément de choses… Natasha posa une main sur mon épaule. Elle ne comprenait pas mes motivations, les humains n’ayant pour elle qu’un intérêt scientifique, mais elle savait ce qu’une information de ce type signifiait pour moi.
- Bon si on mettait la parenthèse « humains » de côté ? La suite de mon petit exposé va te plaire, crois-moi.
- Alors je t’écoute.
- Je pense être en mesure de concevoir une arme anti-vampire d’une efficacité à en faire pâlir nos ennemis les Mortegos.
Je me levai d’un bond
- En utilisant les UV ?
- Exact.
- Comment est-ce possible ?
- J’ai réussi à concentrer une énergie importante de cette lumière dans des volumes de plus en plus petits. Je me suis arrêtée à l’équivalent d’une douille de 9 mm, mais l’énergie dégagée par la balle était insuffisante pour causer la mort, son rayon d’action n’étant que de quelques centimètres. J’aurai besoin de bosser sur ce projet avec les armuriers, voir s’il serait possible de créer une balle de 13 mm, la taille idéale, et l’arme qui irait avec. Mais pour cela il me faudra d’abord l’autorisation du Conseil.
Mes yeux brillaient d’impatience. Les armes étaient une de mes passions et les Mortegos mes ennemis jurés. Avec mon père qui faisait partie du Conseil, Natasha avait tout à gagner avec mon appui.
- Compte sur moi, je leur en parlerai, lui promis-je.
- Merci Kya. Pour les convaincre, j’ai prévu une petite démonstration. Tu pourrais te charger de m’attraper un cobaye ?
- Avec plaisir, répondis-je avec un clin d’œil.
Nous échangeâmes un sourire complice et je l’abandonnai à ses recherches, décidant qu’il était temps que je rentre.
Je poussai la lourde porte d’entrée de la résidence, ne prêtant aucune attention à mon for intérieur qui me criait de faire demi-tour et de m’enfuir loin d’ici. De toute façon, je n’avais nulle part d’autre où aller. Un courant d’air s’engouffra dans le hall d’entrée, faisant danser les flammes des nombreuses cheminées de la pièce et troublant le repos des quelques résidents qui se prélassaient ça et là sur des tapis de fourrure ou dans des canapés de velours rouge. Comme je le redoutais, mon père m’attendait dans un des fauteuils, se réchauffant au feu de bois, seul moyen de chauffage de cette immense pièce qui faisait office à la fois d’entrée, de pièce de vie et de salle pour les bals et réceptions
- Je peux savoir ce que tu as fait de ta journée ? M’attaqua-t-il alors que je me dirigeais vers l’escalier central, feignant de ne pas l’avoir vu.
Je stoppai net sans pour autant me retourner.
- Tu es partie il y a plus de quatre heures, ne me dis pas que pendant tout ce temps tu étais avec Natasha !
- Non tu as raison, je suis me suis promenée un peu sur le campus. Mais ça, bien sûr, tu le sais déjà, puisque tu lis en ce moment même dans mes pensées. Et si tu veux savoir, j’ai passé une excellente journée, ajoutai-je d’un ton ironique en me tournant vers lui.
- Ton comportement me fait honte ! Tu es la seule à briser les règles ici. Comment espères-tu accéder un jour au Conseil si tu te conduis comme une adolescente irresponsable ?
- Ces règles ont été très mal établies !
Tous les regards étaient à présent braqués sur nous, ce qui mettait mon père très mal à l’aise.
- Elles ont été établies il y a des siècles de cela pour garantir notre sécurité à tous et tu n’as pas à les discuter !
- Alors pourquoi James et les autres vont au lycée ?! Pourquoi ont-ils le droit de sortir d’ici et pas moi ? Ça fait à peine 10 ans qu’ils sont scolarisés ne me dit pas que ce principe respecte vos règles !
- On en a déjà parlé des centaines de fois, ils ont été formés pour…
- Et de toute façon, le coupai-je, je me fiche éperdument du Conseil ! Tout ce que je veux, c’est être libre ! Je respecte nos règles et nos croyances, je ne mets pas notre communauté en danger en allant me promener sur un campus universitaire. Rester enfermée ici, ce n’est pas ce que je souhaite. Alors si mes choix de vie sont incompatibles avec celle que je suis censée vivre ici à cause de votre foutue loi, ne me demande pas de choisir entre vous et ma liberté, tu sais quelle sera ma réponse !
L’occasion de me répondre ne lui fut pas donnée. Je traversai le hall à grand pas et gravis quatre à quatre les marches du grand escalier, sous les regards ébahis de mes congénères. Allez tous vous faire foutre. Je me précipitai dans le premier des quatre ascenseurs qui arriva et appuyai frénétiquement sur le bouton « 5 ». Arrivée à mon étage, je longeai le couloir de l’aile ouest tête baissée évitant ainsi les regards interrogateurs de mes voisins de palier. Devant la dernière porte sur la gauche, celle de ma suite, je m’arrêtai un instant, priant pour que William, mon compagnon, ne s’y trouve pas. Ne sentant pas sa présence, je pénétrai à l’intérieur et claquai violemment la porte derrière moi avant de courir jusqu’à ma porte fenêtre. Je ne l’ouvris pas mais posai les paumes de mes mains et mon front sur la vitre glacée par le froid hivernal, m’abandonnant à la contemplation de la forêt qui s’entendait à perte de vue. J’étais remplie de colère et de tristesse, mais ne pleurais pas. Ce n’était pas la première fois que ce genre de scène se produisait. Toute ma vie je m’étais demandé pourquoi nous devions sans cesse nous cacher et sous aucun prétexte révéler aux humains notre vraie nature. Je me demandais aussi si le futur était un chemin déjà tracé qu’il nous suffisait de suivre, ou si, au contraire, c’était à nous de décider de notre avenir. Je n’avais jamais pu me résoudre à la première hypothèse. Mais vivre dans une résidence sans avoir l’autorisation d’en sortir limitait grandement l’opportunité de choisir une vie différente. Mon désir de découverte m’avait conduit à m’intéresser de plus près à ce qui m’en entourait et j’avais jeté mon dévolu sur les humains… Je les observais, je les enviais : craindre la mort rendait leur vie si précieuse, c’étaient des être fragiles mais d’une volonté de fer, prêts à tout pour voir leurs rêves se réaliser. Moi, j’étais une âme emprisonnée dans un corps pour l’éternité. Je n’attendais rien de la vie, et je n’avais rien à lui apporter. Mon existence ne signifiait rien, puisqu’aux yeux du pays dans lequel je vivais, les Etats-Unis, je n’existais même pas. Pas de papiers, pas d’identité : je n’étais qu’un fantôme au passé oublié.
Pourtant, alors que j’avais passé les 100 dernières années de ma vie errant à la recherche d’une raison de vivre, elle m’était subitement apparue, il y a environ six semaines de cela…
Un jour que je me rendais à l’université pour apporter à Natasha un document qu’elle avait oublié, je m’étais perdue dans les couloirs de l’infernal bâtiment des sciences. La tête ailleurs, je ne n’avais pas fait attention à une jeune femme qui avançait à petits pas rapides vers moi et lui étais rentrée dedans. Je m’étais excusée timidement tandis qu’elle se baissait pour ramasser le papier que je venais de faire tomber. C’était un vulgaire plan que Natasha avait dessiné pour que je retrouve sans difficulté le laboratoire, mais ses talents de dessinatrices laissaient à désirer. Elle s’était relevée tout en m’adressant un large sourire suivi d’un « ce n’est rien » mais s’était figée lorsque ses yeux s’étaient posés sur mon visage. Elle m’avait examinée un moment avant que ses joues ne virent au rose bonbon et qu’elle ne me tende mon plan. Je j’avais rougi à mon tour et esquissé un sourire qui n’avait fait qu’augmenter la gêne qui s’était installée entre nous.
- Merci, lui avais-je dit en récupérant le semblant d’indications qui m’avait amenée jusqu’ici.
Elle n’avait pas bougé et était restée plantée devant moi à me dévisager, les yeux emplis de douceur et d’envie. Je ne m’étais jamais retrouvée si près d’un humain, et c’était la première fois que je parlais à l’une d’entre eux. La curiosité me poussa à en apprendre plus sur elle, et je lui m’étais risquée à lui demander mon chemin, lui expliquant que j’étais perdue.
- Oh le laboratoire 5 ! S’était-t-elle exclamée, reprenant ses esprits. Justement je m’y rendais. Viens avec moi.
J’avais tout d’abord été étonnée de la gentillesse dont elle faisait preuve envers moi, mais elle ne s’était pas arrêtée là et avait engagé la conversation :
- Qu’est ce que tu viens faire par ici ?
- Je viens rendre visite à une amie, elle a oublié des documents chez nous alors je les lui apporte.
- Oh, tu vis sur le campus ?
- Heu…non.
Vivre sur le campus ? J’ignorais jusque là qu’on pouvait vivre dans son université.
- Ha bon, c’est curieux. Vous êtes colocataires alors. Vous vivez en ville ?
- Oui, c’est ça.
Ses questions étaient déroutantes. Elle était passée de la jeune fille timide à l’inspecteur de police, et je n’avais pas compris la moitié de ce qu’elle me demandait. Elle m’avait jeté un coup d’œil, mais n’avait rien ajouté. Et si ma réponse ne lui avait pas plu ? On aurait dit qu’elle attendait quelque chose… J’avais néanmoins fini par comprendre que ce devait être à mon tour de lui poser une question.
- Et toi alors, tu fais quoi ici ?
Maladroit, très maladroit.
- Je suis étudiante en sciences, m’avait-elle dit comme si c’était une évidence.
Je m’étais sentie extrêmement mal à l’aise. Elle doit probablement me trouver bizarre. Et si elle commence à se poser des questions ? M’étais-je inquiétée.J’ignorais totalement les bases de la conversation entre humains. Ils nous ressemblaient physiquement, mais avaient un mode de vie si différent du notre. Et si leurs codes de paroles différaient ? M’étais-je demandé. Sa façon de me regarder n’arrangeait pas les choses. Il y avait des moments comme celui là où j’aurai donné n’importe quoi pour pouvoir lire dans les pensées. Mais contrairement à mes congénères américains, je n’avais pas hérité de ce don.
- Nous voilà arrivées !
- Merci…
- Lily ! Mon nom c’est Lily.
Elle m’avait accordé un sourire sincère et mes doutes s’étaient aussitôt envolés.
- Et moi c’est Kya.
- C’est un très joli prénom. Ravie d’avoir fait ta connaissance.
Alors qu’elle s’apprêtait à pénétrer dans le laboratoire, ayant enfin réussi à détacher son regard de mon visage, elle s’était retournée et m’avait prise au dépourvu en me demandant :
- Ça te dirait d’aller boire un verre un de ces soirs ?
A ce moment précis, ma vie prit un tournant différent. Elle s’intéressait à moi, et je m’intéressais à elle, à eux. Je m’étais par la suite liée d’amitié avec cette fille et elle m’avait appris énormément de chose sur les humains. Bien qu’elle me fasse régulièrement remarquer qu’elle me trouvait assez étrange, elle n’avait jamais cherché plus loin, me traitant comme une humaine, ce que j’étais pour elle puisque les vampires n’étaient que des êtres de légende.
Je voulais en savoir plus sur les hommes, sur leur habitude de vie, la religion, l’amour, la mort… Plus j’en savais et plus je désirais être comme eux. Mais elle avait du partir, changer d’université, et je ne l’avais jamais revue. Alors j’avais continué de rencontrer des humains, essayant de m’en faire des amis. Etrangement, ils avaient tous la même réaction que Lily en me voyant : le regard fixé sur moi, les joues rouges, la gêne lorsque je leur adressais la parole. Au début j’avais pensé que c’était à cause de mon physique nivéen, puis Natasha m’avait expliqué qu’il y avait une autre raison : autrefois nous nous nourrissions principalement de sang humain. Pour nous, les vampires femelles, nos attributs nous permettaient d’approcher plus facilement les humains, de ce fait ils éprouvaient une certaine attirance envers nous. Nous étions des êtres parfaits, et aucun homme ni aucune femme ne pouvaient résister à notre beauté. Pour les mâles, c’était différent. Leur magnificence ne faisait aucun doute, mais la séduction n’était pas leur domaine : ils étaient des chasseurs et s’occupaient du ravitaillement « animal », pour la plupart d’entre eux.
Lorsque je parlais avec une nouvelle rencontre, je faisais tout mon possible pour ne pas la séduire involontairement, je préférais les femmes, au moins elles pouvaient tenir une conversation sans arrières pensées. Malheureusement pour moi, toutes les autres personnes sur qui j’étais tombée s’étaient avérées inintéressantes et leur compagnie ne m’avait rien apporté si ce n’est de l’ennui. James ne comprenait pas pourquoi que dépensais mon énergie à vouloir me lier avec une espèce qu’il méprisait et Natasha trouvait que ma démarche était une perte de temps, mais elle au moins respectait mon désir et m’aidait même de temps à autres à trouver de nouvelles « victimes », comme elle disait. C’était en grande partie pour moi qu’elle avait commencé ses recherches concernant l’espèce humaine. Ma curiosité l’avait contaminée, et même si sur le plan social elle refusait pour le moment de la connaître, pour l’étudier elle s’en donnait à cœur joie.
Sentant la fatigue m’envahir, j’ôtai mes chaussures et me laissai lourdement tomber sur mon lit, le visage dans les oreillers. De ma main gauche, je tâtai ma table de nuit jusqu’à atteindre la poignée du tiroir que j’ouvris de quelques centimètres. Je glissai mes doigts à l’intérieur et saisis la seule chose qui s’y trouvait. Je roulai sur le côté et contemplai la photo que je tenais entre mes mains. Elle avait été prise en 1936, et malgré les années qui s’étaient écoulées depuis, je n’avais pas pris une ride, mon visage était toujours celui d’une jeune fille de 18 ans. J’avais la peau pâle et mes cheveux étaient d’un blanc étincelant. A l’époque je les portait ondulés, mais à présent ils m’arrivaient jusqu’au milieu du dos, et une frange assez longue cachait en partie mes sourcils. Bien que la photo fût en noir et blanc, on devinait la couleur de mes yeux : jaune vif autour de la pupille ils viraient au gris et se terminaient par un liseré plus foncé délimitant mon iris. J’avais les traits fins : mon visage était ovale, ma bouche était petite mais parfaitement dessinée, et mon nez assez long, plutôt mince, s’accommodait parfaitement à la forme de mon visage. A la résidence j’étais réputée pour être d’une beauté extraordinaire. Mais peut être un peut trop mirifique pour les humains... J’avais remarqué qu’aucun étudiant n’avait les cheveux blancs, à l’exception des gens âgés. C’était peut être ça qui les troublait... D’un autre coté, à la résidence non plus personne n’avait les cheveux blancs. Mais au moins là-bas ça ne les gênait pas.
Mon regard se posa alors sur l’autre personne présente sur la photo, et mon cœur se serra. De mon index je décrivis la courbe de son visage, essayant de me rappeler la sensation que je ressentais autrefois lors que mes mains effleuraient sa peau ivoire, caressaient ses longs cheveux noirs aux reflets céruléens, lorsque mes lèvres embrassaient doucement les siennes.... Edward, pourquoi m’as-tu abandonnée ?
Thème de Kya :
